Je suis tombé dans la Photographie tout petit, vers onze ans, en plein mai 68, suite à des séances improvisées dans le labo photo de mon grand-père passionné travaillant à la chambre, à l’arrière de sa pharmacie, puis au cadeau un peu plus tard d’un Nikkormat FTn. Depuis, je n’ai cessé de photographier. Ma vie a ainsi été une succession d’arrêts sur images. Je considère comme un cadeau d’avoir découvert très jeune la photographie, pour ne jamais l’avoir quitté ensuite.

Paradoxalement, j’ai joué à cache-cache toute ma vie avec la profession de photographe : photographe d’illustration dans les années 70, puis photographe de mode au début des années 80. Mon rapport difficile au client, dans un milieu si particulier qu’est celui de la mode, m’a repoussé vers mon autre passion, l’architecture, pour faire finalement de celle-ci mon métier. J’ai été ingénieur et architecte, professeur des universités, chercheur sur la ville du futur. Des métiers de totale autonomie qui m’ont permis de lire, de regarder, de voyager, de rencontrer, de confronter mon travail photographique à celui d’autres (Basilico, Boyer, Fastenaekens, de Fenoyl, Fokos, Fontana, Gruyaert, Horvat, Kenna, Kiarostami, Meyerowitz, Salgado, Sieff, …), de photographier en continu. L’absence de contrainte financière a été porteuse de projets voulus et construits dans une totale liberté artistique. Je me revendique donc comme un photographe amateur : un photographe qui « aime », qui se bat pour garder son enthousiasme, sa spontanéité, afin de bâtir une œuvre personnelle, loin de la commande. « Je me considère comme un amateur […], car je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore» (André Kertész).

Parallèlement, j’ai toujours pensé qu’une des plus nobles missions de l’homme, la seule manière qui lui permette de survivre, était de transmettre. Il y a plusieurs manières de transmettre : par la connaissance, ou par l’objet. Dans mes tranches de vie antérieures, j’ai transmis des savoirs, de la connaissance, du rêve. J’étais fasciné par l’enseignement : rien n’est plus fort que de voir des graines de savoir que l’on a semé devenir des jardins sauvages. Je consacre cette nouvelle tranche de vie à la transmission d’œuvres « dites d’art », des objets de savoir pour ceux qui me suivent. Rien de plus fort que de voir un spectateur de mes images réagir, vibrer, ou s’approprier mon œuvre. Car la photographie ouvre au voir, et voir, c’est savoir. Pour moi, la photographie ne produit pas du divertissement, mais bien une pensée sur le monde. J’ai été et je reste un médiateur, un passeur.

Je souhaitais me consacrer uniquement à la photo pour la dernière partie de ma vie ; m’y voici donc ! J’attaque une nouvelle tranche de vie pendant laquelle je veux sortir de mon isolement souvent monacal qui est aussi devenu aussi zone de confort, de ma patiente accumulation de (nombreuses) briques photographiques, pour faire œuvre, pour structurer et construire une vision, pour pouvoir transporter. Je voudrais penser mon art comme un instrument de basculement vers autre chose, pour la personne qui regarde mes photographies. L’art invite à se poser des questions à ouvrir des perspectives. Les artistes sont là pour bousculer les gens pour les bouleverser. Nous sommes traversés, nous sommes faits pour révéler d’autres vérités, pour réveiller les consciences.

Mon parcours si particulier a beaucoup apporté à ma pratique photographique :

  • Je me considère comme un jeune artiste-auteur de plus de soixante ans, un sémillant débutant tardif. Du coup, je représente une singularité dans le monde des arts visuels. En inaugurant sur le tard un rapport biunivoque à la photographie, j’échappe de fait aux académismes. Qu’il s’agisse de celui des photographes professionnels ou des plasticiens contemporains. Mon travail est hors des modes dominantes : une allure d’art naïf, sinon brute dans la démarche. Je concentre mes images autour d’une idée visuelle fonctionnant comme un aphorisme illustré.
  • Mon itinéraire constitue aussi modestement en un assemblage d’expériences variées et de contraires sublimées. En effet, toute présentation me concernant commence toujours par mettre en avant les qualités liées à mes professions passées, avec ou face à ma passion photographique. Cette présentation risque de susciter beaucoup de malentendus, comme par exemple, l’idée reçue d’oppositions, voire d’incompatibilités de nature entre ces domaines, dont la concomitance n’engendrerait, du côté de la photographie, que des exercices formels. Or à travers mes photographies, j’espère que l’on peut mesurer combien par exemple la photographie et l’architecture sont liées par un indéfectible esprit de connivence. Les deux disciplines ont en commun une prégnance du motif, ainsi qu’une conscience aiguë de l’espace, de la lumière et de la matière. L’une et l’autre travaillent avant tout sur un agencement de formes, de volumes, de reliefs, de pleins et de vides… Par les deux approches architecturales ou photographiques, je vis ce qui m’habite et ce que j’habite. De plus, je vois plutôt cette conjonction comme un dialogue constructif, une ouverture à des approches interdisciplinaires, à la complexité systémique, à des points de vue différents…
  • J’ai eu le temps de mener une réflexion de fond sur la place de la photographie dans notre société moderne, à l’heure où la circulation de l’image s’est accélérée avec l’immédiateté numérique. Je pense que le sable de la viralité ne retiendra pas la substance. Dans la profusion d’images et le flux permanent de l’ère numérique, j’essaye de trouver ce qui fait qu’une photo devient iconique. Comment inscrire mes images dans la mémoire collective ? « Une photographie forte, ce n’est plus l’image de quelque chose, c’est quelque chose en soi. » (Ralph Gibson).
  • De plus, j’ai été chercheur et je pense que les photographes doivent être considérés comme des chercheurs, des personnes entraînées à penser, à questionner, et à remettre en question… Aujourd’hui, je me concentre uniquement sur la photographie mais j’ai gardé les vieux réflexes propres à mes autres pratiques : je gagne ma liberté en transformant l’attention de mon regard en une pratique contemplative.
  • Enfin, j’ai toujours aimé les sports d’endurance. Le plaisir et l’extase ne s’y invitent qu’au prix d’une discipline rigoureuse. De leur côté, les artistes se situent dans l’écoute intérieure, profonde, intime et intense, non dans une représentation extérieure, légère ou seulement spectaculaire. On y est loin de la séduction physique et de l’ivresse de la vitesse ; on est dans le silence et dans une ascèse proche de celle du marathonien.