Plus que jamais animé par une urgence de la transmission, je cherche par la photographie à voir, alors que tout, dans ce monde, nous empêche de voir ; à rester libre et ouvert au monde ; à me mettre en disponibilité ; à rendre complices prévoyance et hasard ; à imposer le silence au regard ; à raconter des histoires. Pour ce faire, je suis un photographe-arpenteur qui s’inscrit dans le registre de l’interprétation, dans le temps long, partant souvent de mon obsession pour certains motifs.

Le photographe, un homme libre

Je cherche à rester un esprit libre, ouvert aux autres, au monde : garder une certaine tendresse, une délicatesse et une attention à l’autre ou à l’espace ; une certaine compassion. C’est un acte très personnel qui vise à ne pas me laisser enfermer, ni par les autres, ni par moi-même. Rester libre aussi de changer, de faire autre chose. Exister. « Je n’existe que si je photographie », pour paraphraser Jorge Luis Borges

Vers une conscience élargie, ouverte au monde

Je cherche à cesser d’analyser, à me laisser porter par mon intuition dans une approche agnostique, c’est à dire sans hypothèses. « En finir avec la tête ! »(Orson Welles). Je ne prends pas des photos, c’est elles qui me prennent. Je n’intellectualise pas mon travail, mais je laisse venir à moi les motifs, de manière inconsciente et spontanée. La photographie ne concerne pas tellement le cerveau, mais plutôt l’intuition. Je cherche à lâcher prise, pour atteindre un état d’apesanteur temporelle qui favorise la rencontre et l’ouverture au monde. Cet état relève d’un sentiment de compréhension et de conscience élargie, presque mystique, un sentiment de préscience, un état modifié de conscience qui survient face à un lieu, une matière, ou un espace. Cet état produit l’image et non plus une attitude passive de réception des informations visuelles. Ce processus déclenche en moi une perception plus intime du monde qui m’entoure, en élargit ma vision, et me libère de tout ce qui peut interférer avec mon sujet pour m’en rapprocher. Moins intéressé par les formes du visible que par l’essence du monde, j’apparente la photographie à une quête spirituelle : un élan vers une « spiritualité » retrouvée de l’espace. Je développe ainsi une conception mystique de la photographie. Paradoxalement, je ne veux pas être conceptuel, mais je préfère être proche, pour appartenir. Je cherche à me mettre en disponibilité pour anticiper et saisir les fulgurances : un équilibre instable entre la concentration extrême – être dans sa bulle – et l’ouverture nécessaire à la création. « Un photographe est un funambule sur le fil du hasard qui cherche à attraper des étoiles filantes » (Guy le Querrec).

Le silence de la photographie face au tumulte des images

Je cherche à imposer le silence au regard. L’œil doit apprendre à écouter avant de regarder. Le silence de la photographie est aux antipodes du tumulte des images. « La photographie, c’est du silence » (Raymond Depardon). J’essaie de substituer la notion de regard à celle de perception. Ce qui m’intéresse dans une photographie, c’est le silence qu’elle dégage. Une photographie silencieuse parle à notre pensée intérieure. Or le silence c’est l’intelligence, le moment durant lequel on va réfléchir et prendre le temps de re-garder. Ne pas être voyeur, mais voir. Par mes photographies, je cherche à créer des moments de silence dans le chaos des images. C’est une façon de contenir la parole bavarde et de n’en garder que la charge expressive comprimée. De fait, mes images sont dans la retenue, le renoncement, dans une tension entre l’affirmation d’une présence et la conscience de l’absence. J’ai la volonté de ne plus m’imposer à, mais de partir de ou de m’adosser à. La solitude du photographe favorise ce silence, aide à faire le vide autour de moi. De fait, mon œuvre offre l’image de la solitude, de l’errance, de questionnements sur la condition humaine. La figure humaine disparaît, elle est quasiment absente mais évoquée par un moyen détourné, une ombre, une trace… Cette absence de l’homme contribue à donner un caractère intemporel à mes œuvres.  Je fais découvrir ce qu’il advient lorsque les hommes désertent l’espace. La plupart de mes photos sont inhabitées pour éviter la fonction anecdotique des hommes, « photographier les lieux comme un théâtre du crime » (E. Atget). Ce sentiment de solitude et de douce latence confère aux espaces une ampleur théâtrale, donnent le sentiment étrange de se trouver dans un décor de cinéma sans acteurs. Ces lieux solitaires et silencieux sont devenus pour moi des sources de protection, de refuge, un sanctuaire privé. Les gens craignent le vide. Alors qu’une photo « vide » a la faculté de montrer, en creux, la présence de l’être humain. Cette solitude est choisie et revendiquée. Dans la vacuité des espaces, je choisis des lieux et les élève au rang de monument : monument-porte, monument-arbre…

La mise en récit

Je crois en la mise en récit, la narration. Pouvoir raconter une histoire est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Beaucoup de photographes documentaires se dirigent aujourd’hui vers la narration. Alors qu’avant, le cliché devait raconter toute l’histoire. Ainsi, la narration apparaît comme la façon la plus naturelle d’organiser idées, expériences et pensées : par exemple une histoire brève et simple expliquant ce que je pense, qui je suis, et où je vais La narration apparaît aussi comme la façon la plus naturelle d’abstraire à partir du cas particulier. Le cas particulier peut porter d’autres réalités. Au lieu de penser le cas, penser par le cas. Partir du paradigme indiciaire pour créer un monde. Je cherche, en racontant des histoires, à faire œuvre de fiction, et non à reproduire le réel, à ouvrir des imaginaires, à créer mon propre monde. « La photographie est la littérature de l’œil » (Rémy Donnadieu). La photographie est l’un des langages les plus universels qui soit, mais je crois que les pratiques qui impliquent l’écriture d’un récit sont celles qui perdureront.

J’aime aussi raconter des histoires qui en convoquent d’autres : les pistes potentielles que génère une image permettent d’entrevoir le commencement d’œuvres à venir. Une bonne photographie appelle d’autres images, là où on ne les attendait pas. Mes photographies même celles qui semblent complètement abstraites, contiennent un sens anthropomorphique sous-jacent, faisant métaphoriquement référence à des questions et des récits profondément humains et existentiels, tels que la solitude, la fragilité de la vie, la peur de la mort. J’aime ainsi quand mes photos débordent mes intentions, pour ouvrir une fenêtre insoupçonnée dans mon esprit ou dans celui du spectateur. Je suis tourné vers des futurs porteurs de mémoire.

L’art a sa propre vérité

Pour ce faire, je m’inscris, non de la reproduction du réel, mais dans le registre de la fiction, ou plutôt d’une mise en relation avec un au-delà de la réalité. Le propre d’un photographe est de trahir le réel. Il faut simplement accepter cette trahison, et qu’elle soit en cohérence avec soi-même. « Nous savons tous que l’art n’est pas la vérité. L’art est un mensonge qui nous fait réaliser la vérité, du moins celle qu’il nous est donné de comprendre. L’artiste doit savoir convaincre les autres de la véracité de ses mensonges » (Picasso). Donner à voir à travers une autre interprétation, l’essence même du sujet. Je revendique ainsi la photographie comme moyen de construire ma réalité. « L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit aisément à l’abstraction » (Paul Klee). Les frontières entre réalité et abstraction disparaissent en ouvrant un nouvel horizon. Re-garder, opérer une prise de vue, c’est prendre ce que l’on a déjà. Mon travail n’est pas documentaire mais poétique. Mes images ne dépeignent pas le paysage ; elles révèlent la nature, vécue comme un lieu spirituel ; le produit d’une expérience individuelle, sensorielle et susceptible d’une élaboration esthétique singulière. Mon expérience de la nature est donc fondamentalement mystique. « Renoncer à l’idée d’une représentation mimétique du réel. Le réel n’est pas le visible, mais l’invisible, et la mission de l’artiste est de le révéler au monde » (Yves Klein).

Un photographe arpenteur, un homme en mouvement

Je suis un homme en mouvement. Mon œil est toujours en voyage. Je suis passionné par le voyage, au sens de partir à la rencontre de l’autre, de cultiver son regard, de perdre ses repères. Je citerais un proverbe touareg : « Voyager, c’est aller de soi à soi en passant par les autres. » J’aime à me décrire comme un photographe-arpenteur, un éternel marcheur, un guetteur d’inaperçus. Plutôt le parcours que le but, plutôt le voyage que la destination. Plus que jamais, l’ici n’existe que par la présence de l’ailleurs. Le voyage est ainsi pour moi une discipline intellectuelle et physique de ressourcement, de compréhension critique du monde. Cela commence, bien sûr, par les lieux du quotidien. Être le visiteur de sa rue pour y déceler ce que l’on ne voit plus dans ce que l’on voit tous les jours, interroger dans le caché ou l’évidence des choses le quotidien, pour découvrir ce que l’on n’avait jamais remarqué. L’appareil au bout des doigts m’offre cette découverte. Par la photographie, je (re)trouve le goût du voyage, celui du temps long, de la sobriété et de l’émerveillement. Pour le photographe, la motivation principale du voyage est de pratiquer physiquement l’espace, d’en sentir lumière et matière. La chance du photographe, c’est la marche, l’errance, la flânerie. La marche permet de s’imprégner de l’espace par tous les sens, entre visuel et tactilité : sentir les distances, les proximités, éprouver par le corps ce qu’il en coûte de déambuler, saisir de quoi l’espace est fait. Mes errances photographiques sont ainsi pour moi des sources infinies d’émerveillement. L’émerveillement est en lui-même un voyage. Sans émerveillement le monde ne serait pas. J’avance vers une intensification de la matière ou de l’énergie d’un lieu, à la recherche de mon entrée en résonance avec le lieu. Le recadrage permanent qu’opère celui qui ne s’arrête pas, amène à une recomposition du monde. Mais il est important de continuer tout droit et de marcher droit. L’acte photographique est spirituel, mais il est donc aussi physique. Il crée en moi une véritable tension. J’y trouve un exutoire qui m’apporte à la fois apaisement, évasion, et réflexion. « Chaque fois que je photographie, j’ai l’impression de faire reculer les frontières de la mort » (Lucien Clergue).

Le temps long

Je m’inscris dans le temps long, sinon dans l’intemporalité. Je cherche à produire dans mes photographies un éloignement temporel, non pas en donnant à voir des objets éloignés de notre présent, mais en nous confrontant à des univers qui semblent hors du temps. Mes photographies paraissent être imprégnées d’un rythme en résonance avec la nature ou la nature de l’homme, d’une forme de durée, ou même d’intemporalité. Elles semblent en totale contradiction avec l’idée d’un instant décisif et fugace. « Le temps court et s’écoule » (Henri Cartier-Bresson). J’avance sur une ligne de crête entre l’instantanéité du geste photographique au centième de seconde, et un moment de vie, d’éternité. Suspendre l’instant en s’inscrivant dans le temps long. Par les temps qui courent, l’intemporalité de lieux plongés dans le calme absolu de leurs vies passées, ou de l’attente d’un devenir, m’interpellent. Mon travail est ainsi une invitation à une contemplation immobile et patiente, une contemplation par laquelle nous renoncerions à saisir les choses, à les figer dans une essence, non à découvrir leur forme passagère.

Le temps long est aussi important pour appréhender une œuvre : l’œuvre d’art interpelle, elle demande du temps. Elle arrête le temps de ceux qui la regardent. Parallèlement, de mes expériences passées et de mes tranches de vie précédentes, j’ai développé des relations de longue durée avec les lieux ou les thèmes photographiés.

L’importance du motif

Je pars souvent de l’obsession pour un motif ou un schème, comme par exemple, l’arbre ou la fenêtre : un photographe n’existe pas s’il n’a pas d’obsessions. Je m’aperçois qu’un certain nombre de répétitions, d’obsessions émanent de mon travail. C’est comme si je faisais toujours la même photographie. Je recherche souvent un modèle, un sujet, épuré, simple, souvent des lieux abandonnés, vacants, dépouillés d’activités et de personnes, non pas pour les effacer, mais pour les suggérer et renforcer leur présence par leur absence, par le silence.

De plus, le motif esseulé possède quelque chose de pur et de douloureux. Le motif seul renvoie à l’absence, au silence. L’arbre isolé au milieu d’un paysage en est le modèle.